Peter Dale Scott, 1992
Par Bruno Paul, sur Conscience Sociale, le 15 mars 2014
Le terme de « politique profonde » (deep politics) a été forgé par le Pr. Peter Dale Scott. La première mention dans un ouvrage remonte à ma connaissance à l’année 1993.[1] Dans ce livre figurent aussi les termes de « système politique profond » (deep political system) et de son étude (deep political analysis).
L’objectif de cet article est de synthétiser les définitions proposées et celles des termes associés. L’approche de la politique profonde est fondamentale et essentielle pour mieux comprendre les mécanismes de la légitimité du pouvoir dans le monde politique moderne. Elle constitue l’ouverture d’un nouveau et immense champ en sciences politiques, comparable à la diffusion du Prince de Niccolò Machiavelli.
Avec la montée en puissance depuis la deuxième guerre mondiale des systèmes socio-techniques occultés du Parlement – comme les systèmes de surveillance massive des citoyens – il s’agit selon nous d’une approche complète du fonctionnement du pouvoir, de la conception des enjeux jusqu’au prises de décision qui devient bien plus pertinente. Soulignons cependant que des événements provoqués par la politique profonde (deep events) ont été recensés depuis la République romaine. Sa pertinence n’est donc pas limitée à un certain pays d’Amérique du XXIème siècle. Elle est symbiotique du pouvoir dans un pays, et valable en tous temps et en tous lieux, à des degrés et échelles diverses.
Il est d’une importance capitale pour la société civile de chaque pays de pouvoir poser un mot sur ce danger, qui s’il n’est pas traité peut conduire à la mort une démocratie.[2] Si on a un mot à sa disposition pour décrire un concept, alors on peut en débattre et l’aborder comme un vrai problème, pas comme un risque évanescent, ou la peur vague d’une nuit sans lune.[3] Aux Etats-Unis la société civile s’est emparée de cette approche et a publié plus de 32000 pages depuis 1995 [4] pour éclaircir de manière complète, cohérente et publique tous les détails entourant la mort de JFK, ce que l’Etat public américain s’est toujours refusé à faire depuis 50 ans.
La littérature académique sur les Crimes d’Etat contre la Démocratie (SCAD), c’est-à-dire in fine contre les citoyens, existe mais est encore très restreinte.[5] Cela est justifié par l’exceptionnelle difficulté sociétale de publier sur ce sujet depuis les années 40 et par le fait qu’elle vient dans un deuxième temps consolider les apports théoriques des nombreux ouvrages et essais de la société civile (dont des universitaires), documentant rétrospectivement les SCAD dans une démarche historiographique.[6]
A partir de novembre 1996 [7] apparait dans des interviews et ouvrages politiques le terme d’«Etat profond » (deep State), tout d’abord dans le cadre de la Turquie.[8] Démirel, ancien Président de Turquie, a ainsi déclaré [9]:
"Il y a un Etat profond et un autre Etat [...]. L’Etat qui devrait être véritable est celui de secours, celui qui devrait être de secours est le véritable (There is one deep state and one other state, […]. The state that should be real is the spare one, the one that should be spare is the real one.)"
Le premier ministre Erdoğan a également déclaré [10] :
"Chaque Etat a son propre Etat profond; c’est comme un virus; il réapparaît lorsque les conditions sont favorables. Nous continuons la lutte contre ces structures. Nous ne pouvons pas bien sur prétendre que nous l’avons complètement éliminé et détruit parce qu’en tant que politicien, je ne crois pas qu’un État dans le monde a été capable de le faire complètement.(Every state has its own deep state; it is like a virus; it reappears when conditions are suitable. We continue fighting these structures. We cannot of course argue that we have completely eliminated and destroyed it because as a politician, I do not believe that any state in the world has been able to do this completely.)"
Il est très significatif de remarquer qu’un concept connexe (l’Etat dual) avait été proposé par Fraenkel en 1941 pour caractériser l’Allemagne Nazie.[11] Ce dernier estimait que le régime nazi se composait, en fait, de deux états distincts: l’un «normatif», l’autre «prérogatif». Dans le premier la bureaucratie administrative et judiciaire fonctionne selon des règles, dans le second le Parti, et plus particulièrement la Gestapo, travaillent sans la moindre contrainte juridique ultime. Le deuxième, bien sûr, possède un pouvoir complet pouvant arbitrairement remplacer le premier sur tout ou partie de ses actions.
Il est pertinent de mentionner le discours du General MacArthur à Cleveland le 6 septembre 1951, au cours duquel le journal Mt. Vernon Register-News a rapporté :
[...] il cita le Département d’Etat comme un exemple de ce qu’il a appelé une "dérive régulière vers un régime totalitaire." Il a dit que le Département est en train d’assumer la position d’un "premier ministre." [11b]
Le journal Sarasota Herald Tribune a donné d’autres détails :
Le Général Douglas MacArthur a déclaré jeudi soir qu’il notait une "dérive régulière vers un régime totalitaire" et la suppression des libertés individuelles aux Etats-Unis.Lors d’un discours hérissé d’attaques contre l’Administration Truman, il a dit que si cette tendance n’était pas stoppée, elle pourrait conduire à une dictature."Cette dérive a entraîné une relation paternaliste de plus en plus dangereuse entre le gouvernement fédéral et les citoyens, avec la prolifération d’agence après agence ayant pour but de contrôler l’individu, "le grand affirmé.Le discours, dans lequel il a déclaré que les dirigeants de l’Administration [au sein du gouvernement] ne sont pas dignes de confiance,… [11c]
Le San Bernardino Sun a rapporté :
Son discours, le dernier d’une série d’interventions politiques majeures, a été consacré presque autant aux questions nationales que de politique étrangère. Il comprenait quatre points essentiels :1 . Que "nos dirigeants" ont perdu la victoire militaire acquise dans la deuxième guerre mondiale, à travers un désarmement trop rapide et des bévues diplomatiques, et qu’on ne peut plus leur faire confiance maintenant.2 . Que l’organisation des Nations Unies est "intrinsèquement faible" et est menacée d’échec.3 . Que le moment pourrait venir où le Japon pourrait être "solidement affermi par les protections de nos propres précieuses libertés, tandis que nous-mêmes nous les aurions perdu."UNE DERIVE REGULIERE REMARQUEE 4 . Que depuis son retour d’Orient, il a remarqué notre "dérive constante vers un régime totalitaire avec la suppression de ces libertés individuelles qui ont formé les pierres angulaires de la progression politique, économique et sociale de notre grandeur nationale." MacArthur, amplifiant ce dernier point , a poursuivi en disant : "Si ceci est longtemps toléré par les hommes libres, ça ne peut que conduire à ces [agences de] contrôle opérant après établissement de la culpabilité et en toute conscience, qui ont toujours formé des tremplins au pouvoir dictatorial." [11d]
Le Rome News – Tribune a lui rapporté :
En 1955 Morgenthau a décrit l’Etat dual pour caractériser les Etats-Unis.[12] Il distingue « d’un côté la hiérarchie d’un Etat démocratique traditionnel qui fonctionne suivant la règle du droit, et de l’autre côté une hiérarchie sécuritaire plus ou moins cachée, qui supervise et contrôle le premier, ou au moins est capable d’exercer un véto effectif sur ses décisions ».
En fait, écrit O. Tunander, « cette structure sécuritaire parallèle, [...] que certains pourraient appeler l’Etat profond, est très exactement l’appareil qui définit quand et si un état d’urgence doit émerger. C’est cet aspect de l’Etat que Carl Schmitt dans son ouvrage Politische Theologie en 1922 qualifie comme le ‘souverain’ ».
On remarque immédiatement que l’implantation de l’état d’urgence est l’un des concepts clés sur lequel l’Etat profond américain a travaillé pendant les dernières décennies du XXème siècle. [13]
On remarque immédiatement que l’implantation de l’état d’urgence est l’un des concepts clés sur lequel l’Etat profond américain a travaillé pendant les dernières décennies du XXème siècle. [13]
C’est dans ce contexte de l’Etat profond qu’il faut aussi comprendre le contenu du dernier discours du President Dwight Eisenhower le 17 janvier 1961, ainsi que celui du President John F. Kennedy "The President and the Press" donné pour l’American Newspaper Publishers Association au Waldorf-Astoria Hotel
, New York City, le 27 Avril 1961 soit dix jours après l’invasion ratée par la CIA de la Baie des Cochons. [13bis]
Nous avions utilisé ce terme d’Etat profond en 2012 dans une description chronologique des évènements aux USA, [14] en reconnaissance des travaux de P.D. Scott qui l’a lui-même employé à partir de 2007. [15]
Aujourd’hui c’est le terme qui commence à faire référence dans les grands médias [16] mais son explication reste très souvent simpliste et source de confusion.
Définitions et significations
Les ouvrages de Scott présentent l’apport le plus complet, et font historiquement référence.
Concernant la parapolitique [17] et son rapport avec la politique profonde : [18]
"[...] la recherche sur la parapolitique, que j’ai définie (avec la CIA à l’esprit) comme un ‘système ou la pratique de la politique dans laquelle la responsabilité est diminuée consciemment.’ … Je vois encore une valeur dans cette définition et ce mode d’analyse. Mais la parapolitique ainsi définie est elle-même trop étroitement consciente et intentionnelle… elle décrit au mieux seulement une couche intermédiaire d’irrationalité sous la surface rationnelle de notre culture politique. Ainsi je me réfère maintenant à la parapolitique seulement comme une manifestation de la politique profonde, c’est à dire toutes ces pratiques politiques et ces arrangements, volontaires ou non, qui sont habituellement refoulées plutôt que reconnues."
Sur le système politique profond et son analyse :
"Un processus ou un système politique profond est celui qui recourt habituellement à la prise de décisions et d’exécution des procédures qui se situent au-delà ainsi qu’en deçà celles sanctionnées publiquement par la loi et la société. Dans le langage courant, la confidentialité collusoire et les infractions à la loi font partie de la façon dont le système politique profond fonctionne . [...]
L’analyse politique profonde se concentre sur les mécanismes généralement ignorés des aménagements. Du point de vue de la science politique classique, ceux veillant à l’application de la loi et la pègre sont opposés l’un à l’autre, les premiers luttant pour prendre le contrôle de cette dernière. Une analyse politique profonde note que, dans la pratique, ces efforts de contrôle conduisent à l’utilisation d’informateurs criminels; et cette pratique, étalée sur une longue période de temps, transforme les informateurs en agents doubles avec un statut au sein de la police ainsi que dans le gang. La protection des informateurs et de leurs crimes encourage faveurs, dessous de table, et éventuellement corruption systémique [...] dans laquelle la main qui contrôle peut être davantage le gang que le service de police qu’il a maintenant corrompu."[19]
Il est important de comprendre que ce mécanisme n’a pas de limite de diffusion dans le système politique: en 1985 le directeur de la CIA et ex-directeur du FBI a témoigné en faveur de Jacquie Presser (un membre de l’équipe présidentielle de Reagan et aussi l’un des dirigeants du gang des Teamsters) en déclarant que ses activités illégales avaient été autorisées.[20]
"Une analyse politique profonde élargit l’analyse traditionnelle structuraliste pour inclure des indéterminations analogues à celles qui sont étudiées dans la théorie du chaos. Un système politique profond est celui où les processus ouvertement reconnus ne sont pas toujours solidement sous contrôle, en raison précisément de leur aménagement avec des sources de violence non réprimées, au moyen d’arrangements qui ne sont pas ouvertement reconnus et examinés."[21]
Sur l’Etat profond et sa relation avec l’Etat public :
Selon P.D. Scott, l’organisation politique d’un pays « correspond à deux systèmes entremêlés d’institutions étatiques : l’Etat profond et l’Etat public. Le second interagit avec la société civile et lui est attentif, surtout dans une démocratie ; le premier est à l’abri des changements au sein de l’opinion publique. Ainsi l’Etat profond se développe grâce à des opérations secrètes ; l’Etat public, au contraire, est réduit par elles ».
Selon P.D. Scott, l’organisation politique d’un pays « correspond à deux systèmes entremêlés d’institutions étatiques : l’Etat profond et l’Etat public. Le second interagit avec la société civile et lui est attentif, surtout dans une démocratie ; le premier est à l’abri des changements au sein de l’opinion publique. Ainsi l’Etat profond se développe grâce à des opérations secrètes ; l’Etat public, au contraire, est réduit par elles ».
« Suivant la même distinction établie par Hans Morgenthau dans sa discussion sur l’Etat dualiste, Ola Tulander parle d’un Etat démocratique et d’un Etat sécuritaire. Ses définitions se focalisent plus sur les institutions respectives de l’Etat dualiste ; les miennes, sur leur base sociale et sur leurs relations avec le pouvoir du supramonde [the overworld, c’est-à-dire la société riche et privilégiée et qui exerce une influence efficace sur le gouvernement par le pouvoir privé]. L’Etat profond et l’Etat sécuritaire ne sont pas exactement similaires. »
« Par Etat profond, je parle d’agences telles que la CIA, qui ont peu ou pas de représentations publiques importantes en dehors du gouvernement. Par Etat sécuritaire, je pense avant tout à l’armée, une organisation suffisamment vaste pour avoir une constituante publique limitée, et parfois même, dans certaines régions, être un élément de la société civile locale. Les deux répondent à différents segments du supramonde et ainsi sont parfois en opposition entre eux. »
« L’histoire archivistique est un ensemble chronologique d’évènements tel qu’il est reconstruit par les historiens grâce aux archives publiques ; cette notion est à l’opposé de celle d’Histoire profonde, qui est une chronologie d’évènements concentrée sur ce qui est souvent falsifié ou inexistant dans les archives publiques ».[22]
A propos des stratégies géopolitiques et d’influence, la différence principale entre un Etat public et un Etat profond c’est que ce dernier n’est pas limité aux frontières convenus sur la carte et à ses ambassades. Il est présent là où réside et se déplace chacun de ses pions. La collusion avec les entreprises et organisations trans-nationales (NGO, mais aussi des relais au sein des antennes des institutions) lui donne cet élan. C’est ce que P.D. Scott appelle l’Etat profond supranational(supranational deep State).[23]
P.D. Scott nous résume ses idées fondamentales sur la politique profonde dans cette vidéo :
… ainsi que dans cette interview :

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